Alpes albanaises
Vallées glaciaires de Theth et Valbona, col à 1 759 m, ferry du lac de Koman et tours de pierre du kanun : le seul massif albanais où l'on marche vraiment en altitude.
Les Alpes albanaises, que les habitants appellent Bjeshkët e Nemuna, les « montagnes maudites », occupent l'extrême nord du pays, contre les frontières kosovare et monténégrine. Le massif culmine à 2 694 m au Maja Jezercë et se compose de calcaires fortement karstifiés, sculptés par les anciens glaciers en vallées étroites, en cirques et en cols escarpés. C'est la seule région d'Albanie où l'on monte vraiment en altitude sur plusieurs jours de marche, et où les conditions climatiques imposent un calendrier strict.
Deux vallées concentrent la quasi-totalité des séjours : Theth, à l'ouest, et Valbona, à l'est, séparées par le col de Valbona (Qafa e Valbonës) à 1 759 m. Theth est un hameau dispersé autour d'une église catholique du XIXe siècle, d'une cascade haute de 25 m, et du Syri i Kaltër, un œil bleu glaciaire alimenté par les résurgences karstiques. Valbona, plus large et plus ouverte, longe la rivière du même nom sur une vingtaine de kilomètres, avec des hameaux comme Rragam ou Çerem qui servent de points de départ vers les sommets frontaliers. La traversée Valbona-Theth, ou inversement, est devenue le marqueur classique de la région : 6 à 8 h de marche, environ 1 100 m de dénivelé positif, sentier bien tracé mais caillouteux.
Le peuplement est presque exclusivement guègue catholique, avec une organisation sociale longtemps régie par le Kanun de Lekë Dukagjini, code coutumier oral codifié au XVe siècle, qui encadrait notamment les vendettas familiales et les règles d'hospitalité. Les kullas, tours de refuge en pierre à étage avec meurtrières, témoignent encore de cet ordre ancien : on en visite plusieurs à Theth, dont la kulla de réclusion (kulla e ngujimit) où les hommes en gjakmarrje se retranchaient. L'économie locale, longtemps fondée sur l'élevage transhumant et la maïsiculture, s'est largement reconvertie depuis 2010 vers le tourisme de randonnée, avec une centaine de guesthouses familiales réparties entre les deux vallées.
La table reflète l'altitude et l'isolement. Le fli, galette feuilletée cuite couche par couche sous un saç de braise pendant deux à trois heures, accompagne le yaourt de brebis (kos) et le miel de montagne. On y boit du raki de prune (kumbull) ou de myrtille (boronicë), distillé à la ferme. Les fromages affinés dans les caves de pierre, notamment le mishavinë des bergers de Kelmend, complètent les repas.
L'accès façonne l'expérience. Depuis Shkodër, ville d'entrée à 2 h de Tirana, on rejoint Koman par une route de montagne d'environ 1 h 30, puis on embarque sur le ferry du lac de Koman, retenue artificielle de 34 km créée par le barrage hydroélectrique sur le Drin. La traversée jusqu'à Fierza dure 2 h 30, dans un défilé où les parois plongent à pic dans l'eau verte. De Fierza, une route remonte vers Valbona en environ 1 h 15. Theth est désormais accessible en voiture depuis Shkodër par une route asphaltée jusqu'au col de Thore (1 630 m), ouverte en 2022, qui a réduit le trajet à 3 h.
Au-delà du circuit Theth-Valbona, des vallées plus confidentielles s'ouvrent à qui dispose de temps : Kelmend et la vallée de Vermosh au nord, contre le Monténégro, accessible par la route de Hani i Hotit ; le plateau de Doberdol, point de jonction des trois frontières où passe le Peaks of the Balkans, itinéraire transfrontalier de 192 km sur 10 jours partagé avec le Kosovo et le Monténégro.
À découvrir
Ferry du lac de Koman. Traversée de 2 h 30 entre Koman et Fierza, dans un défilé karstique de 34 km où les versants tombent à pic dans une eau retenue par le barrage hydroélectrique du Drin.
Col de Valbona à pied. Six à huit heures de marche entre les deux principales vallées du massif, par un sentier qui culmine à 1 759 m et bascule entre versants couverts de hêtres et éboulis calcaires.
Hameau de Theth. Église en pierre, cascade de Grunas, kulla de réclusion liée au kanun, et tables de fli cuit sous la braise dans les guesthouses familiales le long de la rivière Shala.
Vallée de Kelmend et Vermosh. Vallée frontalière du Monténégro, peu fréquentée, où l'on goûte le mishavinë des bergers et où l'on randonne autour du plateau de Lëpushë sans croiser grand monde.
Peaks of the Balkans. Itinéraire transfrontalier de 192 km sur 10 jours partagé avec le Kosovo et le Monténégro, en hébergement chez l'habitant, avec passage par le carrefour de Doberdol à 1 800 m.
Quand y aller
La fenêtre utile court de mi-mai à mi-octobre. En mai, les cols hauts comme Valbona conservent parfois des névés et certains sentiers d'altitude restent fermés ; les températures à 1 000 m oscillent entre 8 et 18 °C, avec des averses fréquentes liées à la fonte. Juin à début juillet sont les semaines les plus vertes, prairies en fleurs et débit fort des rivières, températures de jour autour de 20 à 24 °C dans les vallées. Juillet et août concentrent la fréquentation : il fait 26 à 30 °C à Valbona en journée, les nuits descendent à 12 °C, et les guesthouses affichent souvent complet, à réserver deux à trois mois à l'avance. Septembre et la première moitié d'octobre sont notre saison préférée : air sec, lumière rase sur les versants, hêtres qui virent au cuivre, températures de 15 à 22 °C en journée.
De fin octobre à mai, la région bascule en mode hivernal : la route du col de Thore vers Theth est régulièrement fermée par la neige, le ferry de Koman fonctionne au ralenti, et la plupart des guesthouses ferment. Les chutes de neige cumulées dépassent souvent 2 m à 1 500 m d'altitude. Quelques séjours raquette sont possibles depuis Valbona en février-mars, mais sur un format spécifique que nous montons à la demande.
Conseils pratiques
Nous recommandons un minimum de 4 jours pleins sur place pour faire honneur à la région : 1 jour pour rejoindre Valbona via Shkodër et le ferry de Koman, 1 journée d'acclimatation et de randonnée courte, 1 journée pour la traversée du col de Valbona vers Theth, et 1 à 2 jours à Theth avant la redescente sur Shkodër. Pour intégrer Kelmend ou une partie du Peaks of the Balkans, comptez 7 à 10 jours sur le seul nord. Le point d'entrée logistique est Tirana (aéroport international), puis route ou minibus vers Shkodër (2 h).
La combinaison la plus cohérente est avec Tirana et centre en début ou fin de circuit, pour le contraste ville-montagne. Pour un voyage de 12 à 15 jours, on enchaîne ensuite vers Berat et Gjirokastër puis la Riviera ionienne, ce qui couvre l'arc nord-sud du pays. Les Lacs de l'Est (Ohrid, Prespa) s'articulent moins naturellement avec les Alpes, sauf à passer par le Kosovo. Le confort reste rustique : guesthouses familiales avec chambre privée et salle de bain, pas d'hôtellerie haut de gamme dans les vallées. La région convient aux randonneurs autonomes, aux marcheurs réguliers, et aux contemplatifs prêts à des journées de portage léger ; elle convient moins aux jeunes enfants et aux voyageurs cherchant un confort hôtelier classique.








